Chapitre 12
« Je ne peux pas aller plus loin.
Hollyika s’affaissa brutalement sur la route. Elle s’assit sur le sol, sa tête massive posée sur ses genoux pliés. Ki s’arrêta, surprise, car la métisse brurjan n’avait jamais montré de signe de fatigue auparavant. Leur allure était restée stable ; les lueurs les attiraient avec la facilité d’une corde tractée par une poulie.
— Tu as besoin d’eau ? demanda Ki.
Elle fit glouglouter la cruche qu’elle portait. Elles s’étaient tacitement mises d’accord pour boire avec parcimonie, car elles savaient qu’elles affrontaient une longue marche en terrain aride. Mais Hollyika secoua lentement la tête.
— Cela m’aiderait, admit-elle. Cela me faciliterait les choses. Mais ce ne serait qu’un soulagement temporaire, non un remède. Je suis faible. C’est ma nature impure elle-même qui me condamne, qui me rend indigne de marcher sur cette route et qui me fait tomber à genoux. J’ai fait de mon mieux, Ki. Depuis que j’ai bu l’eau et que mon esprit s’est trouvé éclairé, je ne me suis nourrie d’aucune créature animée. Je n’ai bu que de l’eau, pas de sang riche et chaud. Je n’ai mangé que des plantes, pour être aussi innocente que le cheval que j’ai autrefois réduit en esclavage, même si elles se coinçaient entre mes dents et m’étranglaient en descendant le long de ma gorge. Mon corps me trahit : il n’a jamais été conçu pour cette vie, mais pour une vie de turpitudes de l’autre côté de la porte. Ma force provenait de mes habitudes impures et maintenant que je les ai abandonnées, mon corps refuse de me porter jusqu’au Limbreth. Le chemin de la vertu m’est refusé.
Ki se sentit prise d’un terrible sentiment de compassion. Elle avait envie de réconforter Hollyika mais aucun mot ne lui venait, car on ne pouvait nier la vérité. Elle se laissa lentement tomber aux côtés de sa compagne.
— Bois, dans ce cas, et sois soulagée.
Hollyika tendit la main vers la cruche avant de la reposer lentement sur ses genoux.
— Non. Tu en auras besoin pour atteindre le Limbreth. Si je bois maintenant, nous serons perdues toutes les deux. Je vais mourir ici, Ki, sur cette route, et jamais je ne verrai les Joyaux du Limbreth. Je ne suis plus en mesure d’accomplir une action grandiose, mais au moins puis-je éviter d’en commettre une mauvaise. Je ne boirai pas, et en agissant ainsi, je t’enverrai vers le Limbreth. Lorsque tu atteindras la paix en arrivant devant le Limbreth, pense à moi.
— Je le ferai.
Ki n’essaya pas de la faire changer d’avis. Plus elle parcourait ce monde, plus elle buvait de son eau et plus son chemin devenait clair. Ses anciennes manières de penser, ses comportements passés, elle laissait tout cela derrière elle comme autant de peaux mortes. A leur place, elle découvrait une sagesse qui jaillissait en elle avec autant d’aisance que les eaux argentées jaillissaient de la terre. Les décisions n’étaient plus difficiles à prendre, elle n’hésitait plus aux carrefours des choix à faire, ni ne se laissait tourmenter par le doute. Le meilleur cheminement, la voie la plus juste, s’ouvrait clairement devant elle, tel un fil d’argent brillant qu’il suffisait de suivre. Hollyika avait raison de sacrifier son besoin d’eau pour permettre à Ki de continuer. En d’autres temps et d’autres lieux, Ki aurait fait de son mieux pour l’en dissuader, se serait sentie obligée d’agir ainsi par amitié. Mais la sagesse nouvellement atteinte avait changé tout cela. Hollyika n’était pas conçue pour vivre sur ces terres. En la forçant à continuer, Ki agirait de manière cruelle en lui donnant de faux espoirs. Et toutes les deux avaient évolué au-delà de ce genre de choses.
— Je vais rester avec toi, dit-elle à mi-voix. Pendant un petit moment. Pour que ta flamme ne s’éteigne pas dans la solitude. Ensuite, je reprendrai mon chemin vers le Limbreth et les Joyaux. Et dans la paix qu’ils apporteront, je conserverai ton souvenir.
Hollyika leva vers elle ses grands yeux bruns remplis de sagesse et de tristesse. Elle savait, de la même manière que Ki savait, que sa décision était la bonne. Elle hocha lentement la tête.
— Je ne te retiendrai pas longtemps, promit-elle. Mes forces s’étiolaient déjà avant de te rencontrer à la rivière. Depuis, j’ai progressé sur les réserves de ma propre chair, en brûlant ce que les Brurjan appellent l’huile de la dernière lanterne. Mon corps suit les règles propres à ce peuple : être fort et actif jusqu’au tout dernier moment, lorsqu’il ne reste plus aucune force. La mort, alors, n’est plus très loin.
Elle laissa lentement retomber sa tête jusqu’à ce que son large front repose de nouveau sur ses genoux.
Ki s’assit près d’elle, au milieu de l’étrange contrée qu’elles avaient traversée ensemble. L’air était frais, mais cette fraîcheur ne gênait plus son corps. L’eau avait réglé ce problème.
Elles avaient laissé derrière elles les fermiers et leurs vastes champs en cheminant sur la route qui grimpait avec régularité. Elles traversaient à présent un territoire vallonné, où l’on ne croisait guère que des troupeaux sauvages. De petites fleurs jaunes et blanches parsemaient l’étendue herbeuse, brillantes comme des étoiles tombées sur terre. Et même le squelette de ce monde, aux endroits où la roche jaillissait soudain du sol verdoyant des collines, semblait émettre une froide lumière intérieure. Hollyika faisait comme une tache, masse obscure et recroquevillée dans ce lieu de vie rutilante. Être étrangère et décalée dans cet endroit apaisant était déjà source de solitude. Mais Hollyika était en train de mourir dans un endroit où le fait de vivre apportait la paix. Ki lui prit la main et la tint doucement, amicalement, entre les siennes. Elle caressa la fourrure duveteuse du dos de cette main et baissa les yeux sur les ongles noirs et propres qui s’épaississaient à la manière de griffes.
— Ki ? (La voix de Hollyika était étouffée.) Au nom de tous les Romni, est-ce que tu me pardonnes ?
— Oui. (Ki n’avait même pas pris le temps de réfléchir à la question ; la réponse était claire.) Au nom de tous les Romni, je te pardonne.
C’était tellement simple, avec l’eau qui répandait sa fraîcheur en elle et la route noire qui courait droit devant elle. Tout était si simple, si facile, si bon. Les lumières pâles et lointaines de Limbreth lui firent comme un clin d’œil. Elles la laissaient rester là pour l’instant, mais continuaient de l’attendre.
Sans avertissement, Hollyika s’écroula sur le côté et resta étendue, légèrement recroquevillée sur le sol. Chacune de ses faibles respirations s’accompagnait d’un « kah » sonore. Elle semblait au plus mal. Des croûtes sèches s’étaient formées autour de ses yeux et son souffle était souillé par l’odeur de la mort. Ki reposa délicatement la main de sa compagne sur sa poitrine et caressa la fourrure sèche, autrefois brillante, qui lui recouvrait les côtes. Elle n’avait plus que la peau sur les os. Si Ki avait vu Hollyika comme une Brurjan, elle aurait su au premier regard qu’elle était sur le point de mourir de faim. Mais Ki avait imputé la maigreur de sa silhouette à son côté humain.
La Romni se leva en s’étirant. Ce faisant, elle baissa les yeux vers son propre corps et fut stupéfaite de constater à quel point elle-même avait maigri. Elle n’arrivait pas à se souvenir de la dernière fois qu’elle avait mangé mais ne ressentait cependant aucun des tiraillements caractéristiques de la faim. Elle déboucha la cruche et but une petite gorgée. Même cette minuscule quantité d’eau diffusa fraîcheur et réconfort dans tout son corps et elle fut capable de voir la mort de Hollyika sous un angle calme et simple. La pauvre créature avait tenté d’oublier ses habitudes guerrières et de devenir une servante de la paix, mais son corps n’avait pas su s’adapter. Ki n’avait rien à voir avec sa mort et elle puisait beaucoup de réconfort dans cette pensée. Elle réalisa soudain à quel point ces idées étaient éloignées de son ancienne manière de penser. Tout en s’en étonnant, elle comprit que c’était le Limbreth qui touchait son esprit et mettait de l’ordre dans le chaos résultant de toutes ces années de vie sans guide. Désormais, le Limbreth allait la guider. Elle se rassit sur la route, les genoux entre les bras, laissant sa sagesse se répandre en elle.
Soudain, elle prit vaguement conscience d’un son : des bruits de sabots et le grondement grinçant d’un chariot. Le conducteur était visiblement pressé ; seul un idiot conduirait à une telle allure dans l’obscurité. Mais il était encore assez loin. Elle avait plus le sentiment de percevoir le son à travers la surface de la route que par le biais de son ouïe.
Elle se déplaça lentement sur le côté de la route. Elle songea à Hollyika, allongée là où elle risquait d’être piétinée. Mais la sagesse du Limbreth la toucha et elle vit que cela n’avait pas d’importance si Hollyika mourait de faim ou si elle était piétinée, car la mort était son but. Ki ne devait pas la pleurer, ni même penser à elle. Hollyika avait été son guide et, ce faisant, s’était élevée aussi haut qu’il lui était possible de le faire. Sa mort serait paisible, peu importe la manière dont elle arriverait, car son cœur était en paix. Elle avait eu l’honneur de préparer Ki pour le trajet qui lui restait à parcourir. Et maintenant Ki devait venir, car elle était prête. Venir.
Le bruit du chariot et de l’attelage vint la déconcentrer. Ils étaient encore loin mais le son lui parvenait clairement et réveillait quelque chose en elle.
Viens maintenant, lui intima une voix intérieure, et Ki ressentit soudain un sentiment de terrible danger. Elle se leva brusquement, momentanément confuse et déséquilibrée. Puis la nuit redevint claire. Dans cette nouvelle obscurité du Limbreth, elle voyait les choses avec une clarté dont ses yeux n’avaient jamais bénéficié sous la lumière violente du soleil. Elle fut frappée par la subtilité des nuances de couleurs et son esprit rempli d’une compréhension nouvelle. Elle pouvait voir la façon dont les feuilles soulevaient les branches des arbres. Elle comprenait pour la première fois qu’une montagne était un endroit où la substance du ciel s’était retirée et où la terre s’était soulevée pour remplir l’espace ainsi libéré. Toutes ces choses immenses qui constituaient le monde, les montagnes, les rivières, les forêts, étaient en fait des choses minuscules attachées ensemble dans un but commun, tout comme sa vie à elle était une chose toute petite et finie, un être minuscule venant remplir l’espace libéré par le retrait d’un minuscule non-être. Elle n’était pas seulement constituée de chair, mais de moments dans le temps, et d’un objectif plus grand qu’elle ignorait, tout comme la feuille ignore son arbre. Tout ce qu’elle avait un jour voulu faire, elle devait le faire maintenant, au risque d’échouer, car la durée de son existence ne lui était pas révélée. À tout moment, on pourrait lui faire rendre son étincelle de vie. Tout ce qu’elle pouvait être certaine d’accomplir était les choses qu’elle avait déjà faites.
Cette dernière pensée la galvanisa. Elle n’avait pas encore atteint le Limbreth. À tout instant, sa chance de les atteindre pouvait lui être arrachée par sa propre mortalité. Contrairement à Hollyika, elle n’avait pas atteint ne serait-ce qu’un objectif mineur qui lui permettrait de mourir honorablement. Et du fait de sa propre paresse, elle pourrait souiller ce que Hollyika avait accompli en la guidant jusqu’ici. Tout reposait sur elle à présent.
Ki se mit à trembler. Elle porta la cruche d’eau à ses lèvres et but avec empressement, espérant apaiser la terreur qu’elle ressentait soudain. Mais son désir désespéré d’agir n’en fut que renforcé. Elle remit le bouchon en place et glissa soigneusement la cruche au creux de son bras avant de se mettre à courir. Elle n’avait pas de temps à perdre en faisant ses adieux à la chose morte qui reposait sur la route.
Hollyika ne voudrait pas la voir gâcher de précieuses secondes. Elle devait rejoindre le Limbreth.
Tandis qu’elle courait, son corps se fit plus léger. L’eau ne s’agitait pas dans son ventre comme une eau ordinaire. Elle se répandait en vagues à travers ses membres comme un torrent se précipitant au bas d’une colline, apportant à Ki la célérité de l’eau vive. La route se déroulait devant elle et ses pieds nus la martelaient sans interruption. Elle sentit sa peau se couvrir d’une sueur qui huilait ses muscles et lui permettait de courir aussi souplement qu’un poisson fendant les eaux argentées. Ce mouvement ne requérait aucun effort et ne lui prenait pas de temps. Le temps s’était arrêté, un souffle suspendu dans une nuit éternelle, tandis que Ki courait en direction des Joyaux du Limbreth.
Elle ne tomba que deux fois durant cette longue course à flanc de colline. Même étendue immobile, le visage pressé contre la surface dure de la route, elle pouvait sentir le Limbreth couler en elle, la pressant de venir à lui. Après chaque chute, elle but de l’eau. La seconde fois, elle vida la cruche avant de la jeter au loin. Après avoir bu, elle pouvait se relever, revivifiée, pour reprendre sa course. Les lumières tremblantes étaient plus proches, de plus en plus proches. L’air doux lui donnait des ailes et la mousse épaisse de la route était chaude sous ses pieds. Lorsqu’elle s’arrêta enfin pour reprendre son souffle après avoir gravi l’ultime côte, elle eut le sentiment de chanceler au bord de la vallée en contrebas. Elle fut saisie d’un intense sentiment de respect.
Les lumières chatoyantes du Limbreth, qu’elle avait observées de loin pendant si longtemps, étaient plus brillantes que jamais vues d’ici. Elles étaient rassemblées en grappes, comme sur les sourcils de géants de pierre. Il ne devait pas y en avoir plus d’une douzaine mais leur gigantisme même donnait l’impression qu’ils étaient innombrables. La route s’écoulait depuis les pieds de Ki pour aller s’enrouler autour d’eux comme une immense flaque de noirceur lisse. Une arête s’élevait au centre de cette plaine obscure, et c’est là qu’ils prenaient leur racine. C’étaient d’immenses piliers aux facettes escarpées, aussi lisse que de l’eau noire, jusqu’à ce que les yeux de Ki atteignent leurs couronnes. Les lumières y luisaient, et Ki eut le sentiment qu’il s’agissait d’yeux, même si elle refusait de penser qu’ils la voyaient. De tels êtres devaient consacrer leur vision à des choses moins limitées qu’une simple humaine. Ki les imagina en observateurs éternels des cieux nuageux de ces terres, perçant les nuages de leur regard jusqu’à atteindre les étoiles au-delà. Elle en eut la chair de poule. Son émotion était plus profonde que ce qu’un humain pouvait supporter. Des larmes de joie lui piquaient les yeux mais elle avait envie de hurler de terreur.
— Ils sont... tellement immenses.
Elle pouvait à peine trouver les mots. Elle ignorait d’où lui venait la certitude de leur vaste intelligence. Leur antiquité et leur sagesse mêmes suffisaient à remplir la vallée comme le vin remplit un gobelet. Ki haletait, la gorge serrée.
Son premier pas fut hésitant, puis ses pieds s’envolèrent. Elle revenait chez elle, lui criait son cœur, chez elle ! Elle se mit à rire tout haut. Pendant qu’elle contemplait les Limbreth, ceux-ci changeaient devant ses yeux émerveillés, sans cesse renouvelés, merveilleux. Ils... Et puis, non, il, réalisa-t-elle. Il était un et plusieurs à la fois. Mais c’était d’une même voix qu’il l’avait appelée. À chaque pas qu’elle faisait dans sa direction, elle se trouvait éblouie de révélations, jusqu’à avoir le sentiment que sa peau même vibrait de connaissances nouvelles. Elle bouillait intérieurement sous l’effet de leurs miracles effervescents. Ses pieds se levaient et retombaient sur la route sans se fatiguer et la paix coulait librement en elle.
— Viens ! lança soudainement une voix, une voix comme Ki n’en avait jamais entendu.
Si le métal avait été doué de parole, c’est ainsi qu’il aurait sonné. Mais la sagesse de Ki lui souffla que c’était la voix des Joyaux qui couronnaient le Limbreth. Elle courut vers eux, dévalant le dernier pan de colline et traversant la plaine obscure.
Le Limbreth s’élevait devant elle et elle s’en approcha en hâte, impressionnée mais poussée vers l’avant par la conviction qu’elle était désormais prête à lui faire face. Lorsqu’elle avait passé la porte, elle était entrée dans une période de préparation. Les nombreuses couches de son monde factice avaient été arrachées comme on retire la cosse séchée d’une graine mûre. Elle se sentait humble à l’idée que le Limbreth l’avait jugée digne de la purifier ainsi. Sans eux, elle ne se serait jamais éveillée à cette nouvelle conscience de soi.
La compréhension brûlait en elle à la manière d’une fièvre. Depuis tout ce temps qu’elle se dirigeait vers le Limbreth, celui-ci avait été à ses côtés, tout autour d’elle. Elle n’avait eu qu’à ouvrir les yeux pour voir. La route dure et lisse sous ses pieds faisait partie intégrante du Limbreth, de même que l’eau rafraîchissante qui coulait pour elle. D’autres les avaient appelées la «route de la purification » et les «eaux de la conscience ». C’est le Limbreth qui l’en informa, car ils étaient du même monde à présent et il pouvait lui parler dans son esprit.
Ki se laissa tomber au pied du Limbreth pour se reposer au sein de cette paix bénie. Les faces nues du Limbreth s’élevaient en un pilier trop large pour que quatre humains en cercle se tenant la main puissent en faire le tour. Sa surface était aussi dure et lisse que la route mais, invisible sous cette surface, s’agitaient les mêmes eaux argentées que celles de la rivière. Sa noble couronne de Joyaux clignotants et brillants puisait doucement au rythme des émanations de la pensée du Limbreth, illuminant l’esprit de Ki tout en tachetant sa peau de couleurs changeantes.
— Je suis ici ! lui lança-t-elle, pleine de joie.
— Et je suis ici moi aussi, comme je l’ai toujours été.
Ki perçut l’âge du Limbreth dans sa réponse. Il existait depuis toujours et se souvenait de tout. Il se souviendrait d’elle à jamais. Quoi qu’il puisse lui arriver par la suite, ce moment lui conférait l’immortalité au sein de la mémoire du Limbreth. Elle sentit quelque chose toucher son esprit et ce toucher s’empara de son intelligence avant de la lui rendre, réorganisée et nettoyée.
— Repose-toi, à présent, et réfléchis, lui ordonna le Limbreth. Revis le chemin de ton existence. Demande-moi ce que tu voudras et je te répondrai. Connais-toi toi-même aussi bien que je te connais. Tu pourras voir comment tes propres choix t’ont depuis toujours destinée à me rencontrer.
Ki laissa son esprit dériver paresseusement sur le courant de ses pensées, s’émerveillant de tout ce qu’elle avait su sans s’en rendre compte. Durant ce bref moment, le Limbreth avait organisé tous les instants de sa vie et mis en corrélation toutes ses connaissances, laissant sa marque brillante à travers tous ses souvenirs. Elle remonta en pensée jusqu’à ses plus jeunes années et sentit le Limbreth derrière elle. Le Limbreth expliquait les sentiments qui l’avaient laissée perplexe et cataloguait les besoins qui n’avaient cessé de la tourmenter. Les lacunes qu’elle avait dans sa connaissance d’elle-même furent comblées.
Même ses instants et ses pensées les plus intimes avaient été délicatement manipulés pour être réorganisés. Ki se remémorait une vie qui constituait désormais un tout harmonieux et non plus une longue suite d’événements qui variaient de l’ennuyeux au bouleversant. Elle voyait à présent comment tout s’emboîtait et comment elle avait elle-même inconsciemment préparé le terrain de ses plus terribles tragédies. Elle voyait et n’avait plus peur de voir.
Des souvenirs trop douloureux pour qu’elle s’en souvienne lui furent rendus, débarrassés de leur poison. Et puis un beau matin de printemps s’éleva dans son esprit et ce fut comme si elle avait trouvé la clé de voûte de l’ensemble. Le temps était doux ce matin-là et le feu de camp depuis longtemps éteint lorsqu’elle s’était levée et avait trotté hors de ses couvertures. Elle s’était éloignée de la caravane, attirée par un chant mélodieux, et avait suivi l’étrangère à la robe bleue.
Le Limbreth récita pour elle les jours vécus parmi les Ventchanteuses. Elle les vit à travers ses yeux de bébé, des êtres immensément grands et gracieux qui s’occupaient d’elle et l’habillaient d’une petite robe blanche. Puis sa mère était venue, arborant le visage de Ki adulte, pour la reprendre. Ki se souvint de la joie de cette réunion, puis revécut la terreur de voir sa mère et une harpie écarlate s’affronter pour elle, chacune y trouvant la mort. Puis Aethan vint la chercher pour la ramener chez elle, dans le chariot.
Ce n’était qu’un souvenir, dissimulé sous le passage des ans, mais cela donnait du sens à tous les autres. Si elle n’avait pas répondu à cet appel mélodieux, les Ventchanteuses n’auraient rien su d’elle. Elles n’auraient pas envoyé les harpies pour tuer Sven et ses enfants, et elle n’aurait pas eu à affronter une harpie bleue au col des Sœurs. Vandien n’aurait jamais eu le visage labouré par ses serres à la place de Ki. Dresh ne se serait pas servi d’elle comme un pion dans son combat contre les Ventchanteuses. Et les Ventchanteuses ne se seraient finalement pas débarrassées d’elle en lui faisant traverser une porte... Tout cela si seulement elle n’avait pas cherché l’origine de ce chant. Mais toutes ces choses étaient telles qu’il l’avait fallu pour la conduire jusqu’à ce moment devant le Limbreth.
Le Limbreth était silencieux mais Ki perçut ce silence comme une question. Elle resta perplexe en attendant que résonnent ses émotions. Elle songea à la manière impitoyable dont les Ventchanteuses avaient altéré son existence. Elle aurait dû leur en vouloir de l’avoir séparée de son mari, de ses enfants, de son ami et de l’avoir finalement envoyée loin de son propre monde. Elles l’avaient expédiée ici comme un cadeau à l’intention du Limbreth, comme si elle n’était qu’une vache ou un sac de haricots. Elle aurait dû être emplie d’un désir de vengeance.
Rien. La paix du Limbreth circulait dans son être. Tout cela était du passé. Rien de ce qu’elle pourrait faire ne changerait le passé. Mais elle pouvait infléchir son futur, transformer l’exil imposé par les Ventchanteuses en quelque chose de beau et de merveilleux. Alors sa vie aurait un sens.
— Cela est bon, lui dit le Limbreth. Tu es prête.
— Je suis prête, confirma Ki.
— Tu te connais toi-même. A présent je dois t’enseigner le monde.
Une autre touche sur son esprit, celle-ci aussi douce que du beurre en train de fondre. Ki vit tout à la manière du Limbreth, et le Limbreth était ancien et inchangé depuis que les Rassembleurs l’avaient pour la première fois apporté ici. Son monde d’origine avait été sombre dans des ténèbres rougeâtres puis dans un froid glacial et les Rassembleurs l’avaient amené ici pour que Limbreth n’ait pas à périr. Les Rassembleurs, libérés des contraintes de l’espace et du temps, prélevaient dans chaque monde un petit nombre de chaque type de créatures, et les transportaient au sein de ces univers reliés entre eux. Ils les installaient avec des races suffisamment similaires pour pouvoir se partager un monde et leur ordonnaient simplement de préserver leur espèce. Ils ne se faisaient pas connaître des races les plus primitives mais venaient occasionnellement s’entretenir avec les êtres anciens comme le Limbreth, les créatures immuables qui avaient une idée de l’envergure du temps. Les autres vivaient leurs courtes existences à leur manière, inconscients du miracle que représentait leur continuation. Ki voyait tout cela à présent, et sa conception du monde fut remodelée et agrandie de la même manière que ses souvenirs l’avaient été. Elle se connaissait elle-même et elle revit la niche qu’elle occupait dans l’ordre des choses et l’insignifiance de sa petite vie. Pour le Limbreth, elle n’était qu’un papillon tout juste sorti de son cocon et destiné à mourir avant la fin de la nuit. Cette information était libératrice pour Ki. Que valaient chariots et cargaisons, paiements et amitiés, lorsqu’on les replaçait dans un tel contexte ? A la manière des traces laissées au sol par un ver de terre, toutes ces choses retombaient dans la poussière au point qu’il était impossible de les en distinguer. Rien d’aussi éphémère ne pouvait être tenu au moindre engagement. Mais elle pouvait librement choisir de payer sa dette au Limbreth, au mieux de ce que son être minuscule pouvait accomplir.
Le pont qu’elle avait traversé en arrivant était l’œuvre d’un être venu d’au-delà une porte, appelé par le Limbreth vers un objectif supérieur. Façonné à partir de la substance même du Limbreth, le pont était aussi éternel que lui, un monument érigé par ce papillon de nuit en l’honneur de la nuit des temps. L’essence d’une créature mortelle avait été déversée dans cette structure, laquelle l’avait physiquement immortalisée.
— Que vas-tu faire ? lui demanda le Limbreth avec douceur.
La nuit retint son souffle tandis que Ki cherchait la réponse.
— J’aimerais...
Elle s’arrêta.
— Oui ? l’encouragea le Limbreth.
— Je ferai un jardin. Un jardin de vie, pas seulement un jardin vivant. Un jardin qui se développe à partir des graines de sagesse que vous m’avez offertes. On le traverserait en allant vers le pont. C’est ce que mon âme ferait, mais...
Le Limbreth répandit doucement sa lumière sur elle.
— Ne te laisse point décourager. Je ne suis fait ni de pierre ni d’eau, tel que tu me perçois. La vision sera la tienne, ainsi que le travail. Mais le talent viendra de moi, ainsi que la matière qui lui donnera vie. Je suis le sol fertile, les pluies et le vent qui diffuse le pollen. Va, à présent, et commence.
Ki s’apprêtait à s’éloigner mais elle sentit un halo de chaleur dans son dos en provenance du Limbreth. Elle attendit.
— Tu m’as offert une nouvelle histoire, une histoire qui me plaît immensément. Je suis âgé, et plus je deviens vieux, plus je savoure ce qui est nouveau. Je n’oublierai pas un instant de ta vie, Ki. Tu n’auras constitué qu’un instant, mais un instant fort bien rempli. Ton jardin en témoignera.
Ki tourna son regard vers la route qui remontait la colline. Elle ne s’était pas reposée et son voyage avait été long. Et voilà qu’elle devait refaire le même chemin en sens inverse pour retourner à l’endroit qu’elle avait choisi. Elle perçut l’amusement du Limbreth. Ceci n’était-il pas son monde ? La route ne faisait-elle pas ce qu’il attendait d’elle ? Que Ki suive un nouveau chemin, une voie qui la ramènerait rapidement à destination en évitant toute distraction.
La nouvelle route s’élança devant elle à la manière d’un tapis qui se déroulerait tout seul. Elle se couvrit tout aussi vite de mousse. Elle filait comme un torrent brillant, une voie facile à suivre. Toute fatigue abandonna Ki et son être fut soudain empli du désir d’atteindre l’endroit qu’elle avait sélectionné et de commencer son œuvre. Elle allait y consacrer tout son être. Elle bondit avec la légèreté d’un cerf, dévalant la route plus vite qu’elle n’avait jamais couru auparavant.